Faut-il délocaliser l’inconscient collectif ?

Georges ROMEY

Au cours de soixante années de réflexion, de recherches et de pratique de la psychothérapie, j’ai conservé le même étonnement devant les prises de position, souvent vives, opposant les supporters de l’œuvre de Freud et les admirateurs de celle de Jung. Par delà l’opinion que peut susciter la personnalité de chacun de ces deux hommes, j’ai toujours regardé leurs apports respectifs comme complémentaires autant que précieux. On peut s’interroger sur ce que serait aujourd’hui l’analyse psychologique, toutes branches confondues, sans les bases énoncées par l’inventeur de la psychanalyse. Quel thérapeute oserait affirmer n’être en rien redevable à leur influence ? Freud, en premier lieu, découvre, explore, formule ce que tout le monde connaît aujourd’hui sous le mot « inconscient » – Jeune psychiatre suisse, C.G.Jung devient son élève. Durant de longues années, il se nourrit de la pensée du maître qui le considérera un temps comme son dauphin. Le génie de Freud trouve à la fois sa force et sa limite dans le moule culturel des savants positivistes et matérialistes de la fin du dix-neuvième siècle. Il refuse à sa pensée un libre envol dont il redoute, peut-être, qu’il pourrait fragiliser les fondements de son œuvre. Le tempérament de Jung le porte, au contraire, dans tous les compartiments de sa vie, au rejet des contraintes. S’affranchissant des limitations qu’impose le cadre de la pensée freudienne, il ouvre un champ d’investigations d’une ampleur remarquable. Il observe les troublantes similitudes offertes par les créations artistiques et les mythes de civilisations séparées par des siècles ou qui n’ont eu, entre elles, aucune possibilité de communication. Il en déduit l’existence d’images originelles, inspiratrices, universelles, auxquelles il donnera le nom d’ archétypes . Le concept d’images virtuelles, préexistant à toute manifestation créatrice n’était pas totalement nouveau. L’Egypte pharaonique affirmait déjà la conviction que toute forme, tout être vivant ou tout objet étaient nécessairement précédés de leur Netjer, sorte d’idée matricielle, de « projet d’être » – On remarquera des idées comparables dans la Grèce de Platon et dans les courants philosophiques de l’Extrême-Orient. 

Freud avait découvert l’inconscient, qu’il concevait comme une sorte de dépotoir, réceptacle de résidus d’indigestions de la conscience. Cet inconscient était alimenté par le refoulement de tous les contenus déplaisants que la conscience avait refusé d’assumer au cours de la vie de la personne. La richesse des apports freudiens s’étend bien au-delà de cette découverte mais c’est celle-là qui va servir de socle aux hypothèses que je soumettrai à la réflexion du lecteur. 

Jung se livre à des recherches approfondies, dont les résultats fonderont sa conviction que les archétypes sont disponibles dans l’inconscient de chaque personne, en tout temps et en tout lieu. Il reconnaît en eux l’empreinte des expériences réalisées par les milliers de générations qui se sont succédées au cours de l’évolution de l’espèce humaine. De ce fait, il est conduit à établir une distinction entre l’inconscient décrit par Freud et ce que lui- même va nommer « l’ inconscient collectif », sorte de réservoir d’archétypes, de fond commun à toute l’humanité. Dès lors, la traduction des contenus d’une fantaisie imaginaire, rêve nocturne ou éveillé, devra tenir compte de ce qui relève de l’inconscient collectif et de ce qu’il faut désormais appeler, par besoin de différentiation, « l’inconscient personnel » – le premier porte témoignage de l’histoire de l’espèce, le second s’est formé au gré des aléas d’un parcours individuel. 

Jung n’a jamais affirmé que l’homme naissait avec un stock d’images prêtes à l’emploi, ce qui dirigerait vers la conclusion qu’elles sont identiques d’une personne à l’autre, hypothèse dont je démontrerai la nullité. Le psychiatre suisse pensait que le cerveau de l’homme s’est développé, au fil du temps, en fonction de l’ensemble des expériences vécues par les générations précédentes. Les neurosciences ont, depuis, validé cette proposition puisqu’il est bien connu que des acquisitions nouvelles s’inscrivent durablement dans le dispositif neuronal et peuvent devenir, dans certaines conditions, des caractères transmissibles. Ainsi, la conception jungienne d’une origine « congénitale » des archétypes mérite un respect attentif. De très nombreux praticiens et chercheurs l’ont spontanément adoptée. Dans mon enseignement et dans mes livres, j’ai contribué à sa propagation. Je n’ai pas l’intention de la renier mais il me paraît aujourd’hui opportun d’ouvrir une fenêtre donnant sur une autre perspective. 

Admettre l’hypothèse d’un développement du cerveau s’enrichissant au fil des générations de dispositions propres à l’apparition des archétypes, conduit à regarder ceux-là comme les éléments d’une psychologie des profondeurs. Car où situer leur présence ailleurs que dans des couches plus profondes que celles constituant l’inconscient personnel ? Dès lors qu’il semble acquis que l’inconscient collectif repose, comme l’inconscient personnel, sur le fonctionnement neuronal, un réflexe naturel conduit l’analyste à concentrer son regard vers l’intérieur du psychisme individuel. Comme tant d’autres, comme la plupart des autres, je me suis laissé glisser sur ce versant de la logique apparente. 

Qu’il me soit permis maintenant de proposer au lecteur une image simple, que j’espère non simpliste, pour éclairer le chemin sur lequel j’entends le conduire. De nos jours, chacun dispose d’un compte personnel ouvert, souvent depuis des décennies, dans une banque de son choix. Le solde qui apparaît lors d’une consultation est le résultat de toutes les opérations, virements, retraits, versements, achats et ventes de titres, que le titulaire du compte a effectuées au cours des années. La liste exhaustive de ces transactions reflète l’histoire personnelle financière du détenteur de ce compte. Imaginons un instant que le directeur de la banque apporte à celui-ci une nouvelle étrange : comme tous les clients de la banque, il avait, sans le savoir, accès à un « compte collectif » dans lequel sont disponibles d’inépuisables réserves dans toutes les monnaies du monde. L’heureux bénéficiaire va d’abord sauter de joie. Joie vite tempérée par les propos du directeur qui lui apprend que ces fonds ne sont accessibles que dans certaines conditions et que la personne ne choisira ni le montant de ces apports, ni le type de monnaie, ni le moment ou elle en disposera. Imaginez-vous placé dans cette situation. Le premier moment de stupeur passé, votre interrogation va forcément porter sur la nature de ce compte collectif et sur sa localisation. Pas un instant, il ne vous viendrait à l’idée que ces fonds soient disponibles « sous » votre compte personnel ! Si même cette pensée vous effleurait, vous prendriez immédiatement la mesure de son absurdité. Pourquoi en serait-il différemment si je déplace la métaphore vers le rapport entre l’inconscient personnel et l’inconscient collectif ? Un long détour et beaucoup de prudence nous permettrons peut-être d’atteindre une réponse satisfaisante à cette question. 

Je ne suis pas un brillant mathématicien. Cette déclaration est un euphémisme si l’on considère que je me suis tenu, même durant les trente cinq années de ma carrière industrielle, à l’écart de l’utilisation des mathématiques. Pourquoi fallut-il qu’au terme de ma longue route je sois tenté de lever les yeux vers un ciel plein d’étoiles ? Ce ciel n’était pas celui que le lecteur aura trop vite imaginé, c’était celui de mon ignorance concernant tout ce qui concerne la science physique, plus particulièrement la physique quantique. Et ces étoiles, qui éclatèrent dans mon obscurité comme les fusées d’un éblouissant feu d’artifice, portaient des noms prestigieux. À ce stade, je n’en évoquerai que quelques-uns, non dans l’ordre chronologique de leur participation au développement des sciences, ni dans celui de leurs mérites respectifs mais dans celui auquel mon regard admiratif s’est posé sur eux. J’ose en premier lieu rendre hommage aux passionnants écrits des frères Bogdanov. Ils me donnèrent l’envie de mieux connaître Werner Heisenberg et son principe d’incertitude , Schrödinger et le principe de superposition , Richard Feynman et ses puissantes démonstrations dont l’intensité s’affirme malgré la désinvolture amusée du personnage, Albert Einstein, bien sûr, qu’on ne présente pas, Stephen Hawking, déployant une pensée lumineuse, comme un défi au cruel handicap physique qui s’acharnera sur lui au fil des ans, Etienne Klein dont les écrits sont parmi les plus complètes représentations du monde des quantas, Fritjof Capra rapprochant avec compétence les découvertes de la physique quantique et l’essence des philosophies bouddhistes et taoïstes. Combien de prix Nobel parmi les auteurs des dizaines de livres qui alimentèrent deux ans durant ma nouvelle culture ? Presqu’autant que d’étoiles dans un coin de ciel d’été. Suivre ces génies de la physique, classique et quantique, dans leur maquis d’équations, m’était évidemment impossible. Mais leurs ouvrages dépouillés de formulations mathématiques expriment, parfois dans la simplicité, des sommets de la pensée scientifique. Ces considérations ont pour objectif de situer quelques-unes des bases auxquelles je ferai référence pour appuyer mes propositions. 

Rêve et réalité… 

J’ai consacré environ quarante années à l’étude des productions de l’imaginaire à travers la pratique thérapeutique de la méthode du rêve éveillé libre. (1) – Plus de trente mille heures d’écoute de ces patients exprimant dans une totale liberté ce que la dynamique de l’imaginaire leur inspirait, ont permis la constitution d’une immense base de données. Les deux tiers des séances ont été enregistrées, soit plus de onze mille. La modification d’état de conscience entraînée par l’abaissement du métabolisme dans la situation de relaxation, entraîne un affaiblissement des défenses du mental, ouvrant du même coup une « voie royale » à l’imaginaire. Celui-là se met à produire d’étonnantes visions qui s’accompagnent parfois de fortes réactions émotionnelles dont les origines diffèrent. Le scénario en déroulement peut réactiver d’anciens vécus douloureux pour en dissoudre les séquelles et déclencher une crise de larmes libératrices (ce qui s’est inscrit dans l’émotion ou la rétention d’émotion doit être restitué dans l’émotion) – La manifestation émotionnelle peut aussi être inspirée par la sensation subtile d’être soudain en harmonie avec l’universel, des larmes de bonheur jaillissant de cette communion dans l’ineffable. On aura compris que la première proposition traduit une action de l’influx nerveux sur des contenus de l’inconscient personnel et que, dans le second cas, ce sont les archétypes qui mènent le jeu. La surprenante efficacité de la démarche du rêve éveillé libre repose essentiellement sur la non-directivité au cours du rêve. Dès lors que le thérapeute accepte d’être dans l’accueil de ce qu’il va recevoir, sans préméditation et que le patient est en lâcher-prise confiant, ni l’un ni l’autre n’ont le moindre pouvoir de choisir l’orientation du scénario. Seul l’influx nerveux, agissant en fonction de l’état présent du dispositif neuronal et d’impulsions reçues des mystérieuses réserves de l’inconscient collectif, va déterminer le champ d’application de la dynamique de l’imaginaire. Il faut encore préciser, avant de chercher à comprendre comment ces réserves entrent en œuvre, que la dynamique du rêve, dans ces conditions, se déploie toujours dans le sens de ce qui est favorable à l’organisme total, psychique et physiologique. 

Certains scénarios, mettant en images, par exemple, les relations œdipiennes du patient à chacun de ses parents, ou d’autres rêves dans lesquels le patient ou la patiente s’élance dans une danse cosmique parmi les étoiles, se prêtent à une interprétation assurée. Mais un nombre considérable de scénarios présentent des images aux allures d’énigmes, susceptibles de susciter une impression d’incohérence. Pour illustrer la situation dans laquelle se trouve alors l’interprète du rêve, revenons un instant à la métaphore des comptes bancaires, personnel et collectif. Imaginons que les circonstances invoquées par le directeur de la banque se soient trouvées réunies. Vous consultez votre compte et vos efforts pour comprendre le solde se heurtent au mélange d’opérations que vous avez effectuées, connues de vous et d’apports extérieurs en dollars, yens ou roubles venus à des dates diverses grossir votre avoir sans aucune des informations qui vous permettraient d’y voir clair. Certes, vous allez en apprécier le bénéfice mais votre raison peine à comprendre ce qu’elle reçoit comme une provocation. C’est un peu ce qu’il se passe dans la dynamique de l’imaginaire au cours d’un rêve éveillé libre. 

La physique quantique nous apprend qu’en définitive, à l’échelle subatomique, la matière n’existe pas. Aussi loin que nous allions à la rencontre de l’infiniment petit, au risque de se perdre dans la forêts des électrons, des neutrons, photons, protons, quarks, positrons, mésons, hadrons, baryons, gluons et tant d’autres composants dont beaucoup ne sont ni visibles ni mesurables en dépit des techniques les plus sophistiquées, tout n’est qu’une danse sans fin d’éléments qui n’ont le statut de particules que lorsqu’ils ne sont pas des ondes. Car dans ce monde quantique la particule et l’onde seraient une même « chose » si l’on pouvait appliquer ce terme à ce qui n’est qu’un champ de forces. Tantôt onde, tantôt particule, selon le regard que l’on pose sur elle et le moment de l’expérimentation ! Comment une chose peut-elle être à la fois elle-même et son contraire ? À l’échelle de notre environnement macroscopique cette pensée nous déroute. Dans le monde des quanta c’est une réalité incontournable ! Ce n’est que l’un des surprenants ajustements exigés de notre compréhension si nous voulons emboîter le pas à ces audacieux physiciens qui bouleversent la connaissance. Richard Feynman, qui inventa les fameux diagrammes qui sont l’un des outils permettant la figuration des échanges quantiques, écrivait pourtant « au moment où je vous parle, je peux affirmer que personne au monde n’est en mesure de définir la nature de la physique quantique » – Dans le même temps, il témoignait de son extraordinaire efficacité, comme Albert Einstein qui refusera cependant jusqu‘au bout d’admettre certaines de ses lois. 

Le moment est maintenant venu d’en terminer avec les préliminaires pour accompagner le lecteur à la rencontre des archétypes. Après cela seulement, nous risquerons des hypothèses sur les rôles respectifs de l’inconscient personnel et de l’inconscient collectif dans la composition d’un scénario de rêve éveillé libre. La compétence de nos grands physiciens trouve sa limite quand il s’agit d’appliquer à la complexité du comportement humain les lois qu’ils énoncent pour décrire le fonctionnement de l’univers subatomique. Plusieurs d’entre eux expriment leur sentiment que cette complexité dépasse la capacité de maîtrise de la science physique. Tout en comprenant leurs réticences, j’essaierai, modestement, de suggérer quelques chemins que leurs compétences permettront sans aucun doute d’élargir. 

Parmi tous les archétypes que je pourrais prendre en exemple, je choisis résolument le vieux sage. Cette figure familière du vieillard à barbe et cheveux blancs surgit dans presque toutes les cures de rêve éveillé libre. Elle n’apparaît qu’une ou deux fois, signant 

par sa présence une phase majeure de l’évolution de la personne. De plus, elle présente toujours des caractéristiques originales, en rapport avec un thème actuel de la problématique du rêveur ou de la rêveuse. Jung dit du vieux sage qu’il symbolise « le sens supérieur qui préexistait dès l’origine, dans la vie chaotique ». Ce personnage énigmatique émerge des couches profondes de la conscience collective. Il n’est d’aucun lieu que l’on puisse situer… il est présent dans l’éternité et ne connaît pas ces compartiments du temps que notre entendement appelle passé, présent, avenir. Sa connaissance embrasse la totalité des mondes et puise à des registres ignorant le bien et le mal. Par là, il s’impose comme un médiateur capable de réduire les oppositions et d’unir les contraires. Passeur, il est de son rôle à la fois d’interdire et de permettre le franchissement du seuil. Dans le rêve, il encourage souvent le rêveur, sans un mot, dans son avancée vers l’autre côté de lui-même. Ses attributs les plus fréquents sont la longue barbe blanche, le bâton, le livre du destin dont l’écriture n’est jamais compréhensible aux yeux du mental mais révèle ses valeurs à ceux de l’âme. Les moutons, parfois un seul mouton, sont aussi parmi les indices qui permettent de l’identifier. Quelle que soit l’apparence qu’il choisit et qui n’est jamais deux fois la même, il garde le silence. Par gestes sobres ou quelque signe, il communique l’essentiel. 

Éminente manifestation des contenus de l’inconscient collectif, l’apparition du vieux sage marque une profonde modification dans la relation du rêveur à la notion de destin. Ce qui rend le destin redoutable à la conscience, ce n’est pas la nature des désagréments qu’il peut réserver. Ce qui engendre l’angoisse c’est le caractère imprévisible de leur réalisation. Nul ne peut savoir ni ce qu’il apportera ni quand il l’apportera. Cette imprévisibilité, que la conscience répugne à reconnaître, est terrifiante. L’intelligence intellectuelle, crispée dans sa logique, développe mille projets sensés assurer une maîtrise de l’avenir. Autant de leurres qui ne procurent qu’un faux apaisement. Ainsi chacun est en risque de se perdre dans l’absurdité d’une attitude répondant au besoin de prévoir l’imprévisible ! Poussé à l’extrême, un tel comportement rend stupide, au sens fort, paralysant les élans créateurs, alimentant une angoisse croissante. 

Le vieux sage intervient lorsque le processus évolutif est bien engagé, à un stade où s’impose la prise de conscience de l’erreur d’attitude dans le rapport au destin. La volonté de maîtrise de l’avenir fait place à l’ouverture confiante, à l’acceptation sincère du caractère imprévisible de ce qui doit se produire. Ce renversement du regard libère les énergies, emplit l’être de la joie essentielle, d’un bonheur grave et profond. 

Ce qui précède vaut pour toutes les apparitions du symbole. On peut aller jusqu’à dire qu’une telle description expose le sens de l’archétype vieux sage dans la pureté que lui confère son origine : l’inconscient collectif. Pourquoi, à partir de cette valeur universelle, va-t-il prendre en charge l’expression d’un sens particulier au moment de son intervention dans le rêve ? C’est précisément notre objectif que de découvrir les mécanismes qui aboutissent à la composition d’images exprimant la rencontre de l’influence de l’inconscient collectif et de celle de l’inconscient personnel. Pour atteindre notre but, il est indispensable de montrer la diversité « d’habillages » dont le vieux sage, comme tous les autres archétypes, est capable de se parer. Des exemples exprimés par différents rêveurs illustreront ce qu’il s’agit de communiquer. 

Fabienne, 44 ans, 24 ème rêve : 

« … c’est un chemin de galets, qui mène à une statue de l’île de Pâques… je suis arrivée devant la bouche… c’est comme une caverne… je suis entrée… c’est un boyau, sombre… j’avance dans le noir, le noir absolu… c’est très étroit… je sens les murs, des deux côtés et aussi le plafond, juste à ma hauteur… j’avance, j’avance, j’avance… très loin, j’aperçois une lueur… ça doit être la lueur d’une bougie… j’approche peu à peu et je vois un homme plongé sur un vieux grimoire. Il a le crâne chauve et une couronne de cheveux blancs, assez longs… il a de grosse lunettes, il lit en suivant du doigt le texte d’un livre qui paraît extrêmement ancien, avec un signet, un ruban un peu précieux… je m’approche et je vois que le livre est écrit en hébreu… les lettres ont l’air vivantes… il lit, je crois qu’il ne me voit même pas… il dit les mots en même temps qu’il lit et je m’assieds en face de lui et… j’attends qu’il me voie… il est très absorbé… ce moment-là dure très, très longtemps… la bougie baisse, elle diminue et j’attends quand même… à un moment, il relève enfin la tête… on dirait qu’il m’aperçoit pour la première fois… il me regarde d’une manière très perçante et son regard me fait un effet bizarre… il ne m’adresse pas la parole, il retourne à son livre et se met à lire à haute voix, très fort, comme s’il le lisait pour moi… et moi, bien sûr, je ne le comprends pas… mais, la langue, c’est une très belle musique, comme une mélopée et je sens que je m’endors presque, en écoutant cette mélopée, le doux bourdonnement de sa voix… et je crois que je m’endors à moitié et je me mets à comprendre ce qu’il dit… il lit le Cantique des Cantiques et c’est une poésie tellement belle, je me sens transportée, sortie de moi-même… c’est une poésie qui m’émeut… quand j’ouvre les yeux, je suis transportée dans une prairie, avec un ruisseau… » 

Allan, 30 ans, 7ème rêve : 

« … les enfants m’entraînent vers un vieil homme qui habite une maison délabrée, qui est une espèce de sage et qui joue de la musique… c’est un peu comme un griot, en Afrique, l’homme qui a l’instrument de musique et qui chante les chansons sur toutes les personnes, qu’elles soient mortes ou vivantes, qui raconte l’histoire des autres… qui est un peu comme le fou du roi et qui, grâce à la musique, peut dire des choses qu’il ne dirait pas s’il les parlait et, étrangement, bien qu’il soit étranger, je comprends très bien son langage et il me raconte l’histoire de gens qu’il connaît… il me donne un peu comme une leçon, une chanson de geste qui a quelque chose à dire mais, bien que je comprenne les mots, je n’en comprends pas le sens et ça le fait rire ! » 

Philippe, 52 ans, 10ème rêve : 

« … J’aperçois un vieux savant qui travaille sur des parchemins, peut-être un moine… il travaille sur la géométrie, il est habillé en noir, il a des binocles… il trace de cercles, comme s’il dessinait ses lunettes, plein de figures algébriques… sur une table il y a un grand livre, un gigantesque livre… je ne vois que la tranche, dorée, je ne vois pas ce qu’il y a dedans … c’est un très grand livre de connaissance… j’essaie de grimper sur les pages du livre, je monte, je grimpe, j’arrive sur une page blanche… je glisse à l’intérieur du livre qui se referme sur moi… je suis dans une boite sombre, noire, je ne vois rien… si, des papillons… » 

Thierry, 42 ans, 11ème rêve : 

« j’étais dans le noir, je vois s’ouvrir la porte d’une sorte de chaudière… lumière éblouissante, très jaune, or… j’entre à l’intérieur…je vois un très vieil homme avec une 

barbe blanche et des cheveux blancs… il se penche sur moi, il a un bâton de pasteur, il a un air… ni bon ni mauvais… il disparaît dans un tourbillon blanc et bleu… une pluie de sagaies tombe sur moi, elles me font saigner… un pinceau trempe dans mon sang et écrit sur tout mon corps des idéogrammes, pas des lettres d’un alphabet connu… » 

Sophie, 25 ans, 6ème rêve :

« … je suis descendue très profondément sous la mer… je ne vois plus rien… à tâtons, j’approche d’une maison d’où émane une petite lumière, très faible… j’entre et je vois un très vieux monsieur, un vieil artisan qui travaille à la lumière d’une bougie, penché sur une feuille de papier et qui dessine je ne sais quoi, des signes que je ne comprends pas, des ronds, des triangles, des signes un peu alchimiques peut-être… je suis fascinée, on ne parle pas, je le regarde, il continue à travailler pendant très longtemps… je découvre, à travers d’autres dessins, que c’est lui qui alimente avec cette petite bougie, toute la lumière des autres maisons, sur la terre… il me fait comprendre qu’il faut des zones d’ombre et des zones de lumière, alternativement, comme un équilibre entre deux forces… » 

Sandrine, 20 ans, 11ème rêve : 

« Je suis dans l’espace, je marche sur un chemin d’étoile… en matière d’étoile… je fais plusieurs sauts périlleux dans l’espace et je me retrouve sur la terre et, tout à coup, assis en face de moi, sur une pierre, il y a un vieillard… on dirait l’ermite de Zadig… j’ai l’impression que c’est très important… je suis émue… je sais que c’est une chance, qu’il ne faut pas que je la rate… je m’approche de lui, lentement… il est très calme, c’est un vieux sage… au bout d’un moment, il m’adresse la parole, on discute beaucoup mais dans une langue que je ne comprends pas ! Ça dure longtemps, puis on se lève et on se dirige vers une forêt… il me fait comprendre qu’il veut me révéler une source magique… nous arrivons à la fontaine, je bois de l’eau et je suis tout à coup emplie de lumière… je me baigne dans la fontaine et quand je sors, mon corps tout entier irradie d’une lumière que je peux communiquer, qui illumine la forêt… » 

Sophia, 17ans, 4ème rêve : 

« La voiture monte en spirale autour de la montagne… j’arrive en haut, dans un village où tout semble désert.. La nuit est tombée… je trouve une auberge, il n’y a personne à l’accueil… je monte dans une chambre vide, je m’installe dans un grand lit et je m’endors… quand je me réveille, tout est différent : j’entends des bruits joyeux, des exclamations… j’ouvre les volets, la fenêtre donne sur un marché, très coloré, très animé… je prends un petit déjeuner et je sors me promener dans la montagne… je rencontre un berger, très vieux, ses cheveux sont longs et blancs, il est vêtu d’une cape usée… près de lui est un seul mouton… cet homme respire la simplicité, il est sans besoin, il semble vivre hors du temps de la terre… je m’incline devant la sagesse qu’il représente pour moi… » 

Jean-Paul, 28 ans, 7ème rêve : 

« … la mer amène l’écume à mes pieds… c’est une plage sans âge, qui pourrait être d’un autre âge, d’un temps éternel… elle est très longue, en arc de cercle… la mer semble vivre, c’est une mer primitive, une plage primitive… j’entre dans un monde mort depuis longtemps, j’avance… il n’y a personne… il doit bien y avoir un gardien… j’essaie de l’imaginer, tout est silencieux, comme quelque chose de déserté… le gardien, c’est une sorte de Robinson Crusoé… je me demande si ça pourrait être l’image de moi plus tard… j’ai du mal à croire que ce vieillard à barbe blanche, ça pourrait être moi aussi… il me fait signe de le suivre, je sais qu’il va m‘emmener derrière le décor et là je comprendrai… » 

Josiane, 40 ans, 12ème rêve : 

« … je suis entrée dans une bibliothèque… des quantités de livres anciens… il n’y a pas un bruit, pas un mot, c’est très confortable… un personnage très âgé, vêtu d’un longue robe blanche, rayonne dans ce lieu.. peut-être un vieux sage, comme un druide… de l’autre côté du mur, c’est l’espace, l’infini où je m’élance… pendant un temps très long, des années et des années, je vais, sans même savoir si je vais devant moi ou s’il s’agit d’une remontée dans le temps… j’ai retrouvé mon vieux sage, il a un long bâton à la main, comme une crosse d’évêque… je suis près de lui, assise à une table… il me regarde… j’écris des choses sur le passé et sur l’avenir, j’écris de droite à gauche et en même temps de gauche à droite, dans une écriture faite de hiéroglyphes ou des dessins alchimiques dont le sens m’échappe complètement !.. » 

On pourra juger ces extraits, choisis parmi des dizaines d’autres, trop nombreux. Ils répondent pourtant aux besoins de la démonstration. Grâce à eux, même une personne non familiarisée avec les productions de l’imaginaire spontané dans le rêve éveillé libre, aura perçu, à travers cette exposition, la constante sur laquelle s’organise les scénarios. Le vieux sage surgit d’un ailleurs qu’il nous faudra tenter de localiser, entouré de quelques uns de ses attributs, véritables compléments de sens symbolique. Il assume pleinement son rôle de marqueur du renversement de la relation du rêveur au destin. Mais dans chaque cas, il se présente sous une apparence différente, sous un habillage personnalisé. Il est évident que l’archétype jaillit dans une pureté conférée par la source initiale, commune à toutes les personnes, extérieure à toutes les personnes. Comment ne pas voir que c’est la rencontre avec des éléments puisés dans le stock d’images constituant l’inconscient personnel qui va donner à l’archétype, dans chaque situation, sa tonalité individuelle ? 

Josiane doit sa brillante réussite professionnelle à un engagement sans mesure au service de l’entreprise qui l’emploie. Elle vit, selon ses propres mots : « les yeux sur la montre » – le vieux sage lui révèle la valeur d’un temps non compté, libre, dans lequel chaque événement prend une dimension relative. 

Le père de Sophia , riche industriel, avait organisé, pour l’anniversaire de la jeune fille, une réception fastueuse à laquelle participaient près de deux cent invités. Sophia, depuis cette fête, souffre de troubles psychosomatiques alarmants. Elle ne réalise pas à quel point ce luxe extravagant a bouleversé ses repères ; son vieux sage prend l’apparence d’un berger vivant dans la pauvreté et la simplicité. 

Jean-Paul , intelligent, cultivé, grandi dans un environnement d’intellectuels figés dans l’apparence, est égaré dans un enchevêtrement de raisonnements qui neutralisent ses facultés créatrices. Sur la plage hors du temps, c’est sous la figure d’un Robinson Crusoé, naufragé qui a dû revenir à la nature, que le vieux sage se manifeste. 

Sophie , jeune artiste peintre, excessivement portée sur la sublimation, tentée de mettre de l’or et du ciel bleu sur chaque chose, au point de perdre le sens de la terre, rencontre un vieil artisan, maître de l’ombre et de la lumière. Il lui enseigne la valeur de l’une et de l’autre. 

Au contraire de Sophie, Sandrine cultive un réalisme matérialiste qui alourdit sa vie et s’oppose au déploiement de sa sensibilité, de son anima, pour utiliser le mot juste. Son vieux sage s’impose sous la forme d’un ermite, personnage de simplicité, qui la conduit à la fontaine magique, dont elle sortira rayonnante de lumière. 

Toute composition de l’imaginaire, qu’il s’agisse d’un scénario de rêve éveillé libre, d’un conte ou de toute autre production poétique ou littéraire, résulte de la confrontation entre une inspiration universelle et le magasin d’images spécifiques dont dispose l’auteur. L’archétype est pure dynamique, champ de forces . Il exprime un sens vierge, sans nuances. La mise en images dépend de réserves constituées au fil de la vie par la mémoire individuelle. Dans ce magasin d’accessoires résident à la fois les empreintes des évènements vécus par la personne et l’immense variété des images stockées au gré du hasard. Il est possible de comparer la rencontre entre l’archétype et les contenus de l’inconscient personnel à ce qu’il se passe pendant la lecture d’un roman. Dix personnes lisent un même roman. Le talent de l’auteur, son style, les péripéties qu’il ordonne sont l’élément inspirateur qui va captiver nos dix lecteurs. Tous les dix ont subi la même influence, ont ressenti les mêmes émotions mais chacun d’eux s’est représenté les personnages, les lieux, les situations en puisant, naturellement, dans les modèles offerts par sa mémoire et qui sont différents pour chacun. C’est bien ainsi que se développe chaque scénario de rêve éveillé, parfois lisible, écrit comme le serait une belle histoire, parfois déroutant par les sauts d’images, de sens, jusqu’à provoquer l’impression d’incohérence. 

Une clameur venue de l’éternité… 

Si nous devions poursuivre nos observations avec ce matériel, il nous fallait absolument éliminer ce « bruit » parasite. Malgré le fait que nous disposions d’un système de détection très performant, le problème persistait. Nous avons alors pensé, Arno et moi, que ce « bruit » provenait d’un défaut de notre équipement. Nous n’avions jamais supposé qu’il ait pu avoir une origine extraterrestre. 

Robert W. Wilson 

Prix Nobel de physique 1978 

Université de Harvard 

Postface de « le visage de Dieu » d’Igor et Grichka Bogdanov 

Avançons vers le cœur du sujet. Ce ne sera pas sans faire appel à nos éminents physiciens, à leurs découvertes concernant l’électromagnétisme, au fonctionnement de l’univers subatomique et à la cosmologie. Le récit d’une belle aventure montrera qu’entre ces notions et notre recherche de localisation de l’inconscient collectif, le chemin n’est pas si long qu’il pourrait sembler. En 1964, deux jeunes physiciens américains, Arno Penzias et Robert Wilson, furent envoyés dans une région quasi désertique du New-Jersey afin de remettre en état de fonctionnement un détecteur de micro-ondes destiné à capter les signaux des satellites de communication. Employés de la compagnie de téléphone Bell Labs, les deux hommes travaillèrent pendant près d’une année au pied d’une gigantesque 

antenne désaffectée afin de lui assurer les meilleurs réglages et orientations. En dépit de leurs efforts et de résultats satisfaisants, ils ne parvinrent pas à éliminer un bruit de fond qui parasitait leurs écoutes, bruit de fond qui paraissait venir de toutes les directions de l’espace. Involontairement, les deux physiciens venaient de démontrer la justesse d’une hypothèse émise par Alexander Friedmann bien des années plus tôt : ce bruit était celui du « rayonnement fossile », ondes qui parcourent l’univers en continu depuis le Big-Bang. Ce rayonnement apportait la preuve du mouvement d’expansion de l’univers. Arno Penzias et Robert Wilson reçurent le prix Nobel en reconnaissance de ce que Stéphen Hawking, salua comme « la plus grande découverte du siècle, sinon de tous les temps » 

Entre 1980 et 2001, j’ai enregistré environ 12000 séances de rêve éveillé libre. Je disposais d’un excellent appareil d’enregistrement mais je déplorais de n’avoir jamais réussi à trouver l’origine d’un bruit parasite. Parmi les personnes consultées, aucune n’avait été en mesure de m’aider à résoudre cet inconvénient. Inconvénient peu gênant car j’avais vite remarqué que ce bruit s’estompait lorsque la voix du rêveur se faisait entendre et qu’il s’amplifiait dès que la voix s’arrêtait. Dix ans plus tard, la lecture d’un livre de Richard Feynman, dans lequel cet autre prix Nobel de physique décrit la découverte de Penzias et Wilson, me fit comprendre que « mon » bruit parasite était l’enregistrement électromagnétique du rayonnement fossile ! Richard Feynman, à sa manière légère, affirmait : « vous pouvez capter ces mêmes ondes à l’aide de n’importe quel enregistreur du commerce » L’aventure des jeunes physiciens américains jette un pont entre le monde de la physique et notre exploration de la structure des scénarios de rêve éveillé. 

Au cours de chaque jour de notre vie, dès que nous émergeons du sommeil, notre intelligence mentale reprend le contrôle de nos pensées et de nos actes. Le fonctionnement de notre conscience repose presque en totalité sur le fonctionnement du dispositif neuronal, animé par une énergie électrique, l’influx nerveux. En des temps moins instruits, on l’appelait plus joliment l’élan vital. Au long de la journée, l’influx nerveux se soumet aux règles de la rationalité, dominées par la loi de causalité. Ainsi nos pensées demeurent encadrées par une logique approximative, qui, trop souvent, repose sur des réseaux de fausses justifications. C’est le drame de l’intelligence mentale de sortir aisément de l’attitude juste et de s’enliser dans le réflexe de justification. Ainsi s’élaborent ces labyrinthes de la pensée dans lesquels l’être s’égare, incapable de se restaurer dans la simplicité. Certes, de temps à autres un lapsus, un acte manqué, viennent trahir la belle sérénité affichée par la conscience mais celle-là n’est jamais à cours de masques propres à dissimuler son trouble. 

Comme dans bien d’autres démarches appelant un état de relaxation, au cours de la séance de rêve éveillé libre, en raison de l’affaiblissement du métabolisme, le mental abdique son pouvoir de contrôle. Toujours présent, voir aux aguets, il n’a plus le premier rôle et doit céder la préséance à l’image. Une authentique dynamique de l’imaginaire entre en jeu. Dans la situation ainsi créée, l’inconscient « personnel », exonéré des mécanismes du refoulement, livre une partie des contenus emprisonnés. Comment ceux-là vont-ils se transformer en images ? Dans quel ordre vont-ils se manifester ? Pour répondre à ces questions, il importe de se rappeler qu’en réduisant l’emprise du mental au profit de l’imaginaire nous passons de l’univers de la causalité à celui des probabilités . Nous ne devons plus nous référer aux lois du monde macroscopique, le monde de notre quotidien, des effets visibles, de la pensée rationnelle. Nous somme tenus de nous reporter aux lois de la physique quantique. Dans cet univers, il ne peut y avoir d’ordre préétabli mais 

seulement des probabilités d’apparitions des images, vecteurs de tels ou tels sens symboliques. Cette observation vaut pour ce qui relève de l’inconscient personnel. Elle est tout aussi pertinente quand elle concerne la confrontation de celui-ci avec les champs de forces constituant l’inconscient collectif. 

Ce qui va suivre implique l’hypothèse déjà exposée d’une localisation de l’inconscient collectif hors de la personne. Ce propos suscite une interrogation : à partir de quel support cette mémoire collective va-t-elle surgir dans l’espace/temps du rêve ? J.E. Charon a développé sa théorie des éons, électrons dominants, réceptacles, depuis la naissance de l’univers, d’une information toujours croissante. L’idée de cet auteur serait qu’un éon, « électron distingué » prendrait la tête des milliards de particules composant chaque individu, lui apportant, comme une sorte de cadeau de naissance, toute la mémoire des temps. Hypothèse séduisante, qui représente un pas en avant dans une direction estimable mais qui, du point de vue de mes observations, présente l’inconvénient de relocaliser le repaire des archétypes à l’intérieur du psychisme individuel. 

Ouvrons la fenêtre… 

Une nouvelle digression montrera en quoi cette hypothèse contrarie l’approche que l’expérience m’a permis d’élaborer. Supposons que nous venions de faire l’acquisition d’un téléviseur. Nous sommes devant un grand cartonnage qui vient d’être livré. Déballons l’appareil et posons-le sur une table. À ce stade, nous pouvons actionner toutes les commandes, il ne se passera rien ! Pour donner vie à ce téléviseur, qui est nanti de tous les circuits électroniques nécessaires à son fonctionnement, il faut une source d énergie. Nous allons donc brancher le fil adéquat sur une prise électrique. Des crépitements apparaissent sur l écran, mais toujours pas d image. Pour en recevoir, il nous faut une antenne capable de capter ce que des ondes véhiculent. Mais ce n est encore pas suffisant. Pour que des images se forment sur notre écran, il faut que, quelque part, un émetteur produise des vibrations qui vont se propager sous forme d ondes pour véhiculer ces images ! 

Comparons cela à notre imaginaire agissant dans le REL. Nous aussi, nous sommes nés avec une configuration complexe de circuits opérationnels qui se développent sans cesse. Un de nos avantages, par rapport au téléviseur, est que nous produisons nous-mêmes l énergie électromagnétique qui assure le fonctionnement de notre cerveau : l influx nerveux. Nous avons aussi la capacité d enregistrer des milliers d images et de les restituer selon les besoins. Nous pouvons encore créer des images ou scènes originales en combinant celles qui sont stockées dans notre mémoire. Mais tout ce fonctionnement, fabuleux, reste soumis dans la vie de tous les jours à la principale loi de fonctionnement de l’hémisphère gauche de notre cerveau : la loi de causalité . Cette loi dit que tout effet doit dépendre d une cause. Il en découle que toute explication passe par le « parce que ». Cette obligation a permis le développement de l intellect humain, de son mental, de son intelligence dite rationnelle jusque au point, remarquable, que nous connaissons. Considérons un instant l hypothèse où, comme le téléviseur, nous dépendrions, pour une part, d images émises par des ondes étrangères à notre histoire personnelle et qui constitueraient ce que nous appelons l intuition ? il est aisé de réunir des centaines de citations de savants, philosophes, théologiens, physiciens etc.. qui témoignent du caractère plausible de cette proposition. Lorsque le patient s allonge et entre dans le rêve, dans un authentique lâcher-prise, tout se passe comme s il ouvrait une fenêtre sur un au-delà du 

mental. De l autre côté du mental, de l autre côté des choses, de l autre côté de l inconscient personnel, que peut-il y avoir ? Nécessairement ce que C.G. Jung dans une inspiration majeure, a nommé l inconscient collectif, avec toutes ses forces, ses connaissances affranchies des limites de temps et d espace et son trésor de représentations universelles : les archétypes. Alors s opère ce qui se passe chaque fois que vous ouvrez une fenêtre : un appel d air puissant qui chasse les miasmes accumulés dans la pièce et remplit celle-ci d air frais. Pendant un moment, l échange entre l air vicié qui s échappe et le flot d air respirable qui s impose se dérobe à toute volonté de maitrise. Cette métaphore illustre bien la confrontation de la ruée des archétypes salvateurs et du système de défense désemparé, incapable de s opposer à un nouvel ordre dont il sait n être pas le maître. Le champ de forces qui s’impose par les archétypes est imparable. Imparable en raison de sa puissance physique, imparable aussi parce qu’il véhicule les valeurs fondamentales du vivant, capables de bousculer les positions douteuses édifiées par le mental. C’est la raison pour laquelle le rêveur ne proteste jamais, après la séance, contre les modifications évidentes de ses dispositions d’esprit. 

La vitesse de circulation des informations dans l’immensité des réseaux de neurones est stupéfiante. Les transmissions sont assurées par deux sortes de synapses, les unes utilisant des propriétés chimiques, d’autres, plus rapides encore, des phénomènes électriques. Ce prodigieux appareillage s’est développé, au fil de centaines de milliers de générations, pour répondre de façon toujours plus efficace aux besoins concrets de survie de l’espèce. Il s’est donc, naturellement, façonné en priorité sur des bases pratiques, logiques. Bergson, dans son œuvre de réhabilitation de l’intuition, dénonçait à juste titre l’excès de la rationalité intellectuelle, toile d’araignée poussiéreuse dans laquelle s’enlisent les élans de vie. L’inconscient personnel, reposoir des pulsions refoulées, des hontes mal assumées, des lâchetés « oubliées », des aveuglements intentionnels, s’est fait un confortable nid dans les méandres infinis de la causalité. L’idée que les impulsions de l’inconscient collectif, qui manifestent des valeurs inaltérables, émergent des dessous d’un fatras composé par les résidus de l’histoire de la personne, n’est guère séduisante. Si la source de l’inconscient collectif jaillissait toute entière de structures neuronales héritées, comment pourrait-elle produire des archétypes de valeurs identiques d’une personne à l‘autre ? Gérald M. Edelman qui reçut le prix Nobel de médecine pour sa Théorie des Groupes Neuronaux(2) présente la formation des neurones dans chaque aire cervicale comme un processus aléatoire. Leur développement au cours des premières semaines de la vie est encore soumis à de grandes variétés de conditions qui décideront de leur inscription dans les réseaux en formation ou de leur mort. Les circuits de base ainsi formés assurent un agencement structurel global commun à la plupart des individus mais aussi la profonde originalité qui rend compte des différences de capacités de chaque être humain. De Newton à Mozart, de Dali à Einstein, de Victor Hugo à Neil Armstrong, nous avons des exemples amplifiés d’une multiplicité d’aptitudes qui nous concerne tous. Ces réflexions renforcent ma conviction que la variété de présentations des archétypes dans les rêves résulte des impulsions nues jaillies de l’inconscient collectif et d’un « habillement » personnalisé qu’ils reçoivent en traversant les réserves d’images hétéroclites amassées par l’inconscient individuel. 

La science ira toujours plus loin que la fiction ! 

L’histoire des sciences est l’histoire de l’amélioration des approximations successives qui suscitent de nouvelles questions et orientent la recherche vers des approximations encore plus fines. J’ai pu assister à cela en cosmologie. Toute théorie à succès engendre toute une série de questions ouvertes. Les hypothèses sont au mieux schématiques mais elles suscitent des recherches stimulantes chez des jeunes gens brillants. 

P.J.E. Peebles 

Prix Crafoord d’astronomie 2005 

Université de Princeton 

Post-face de « le visage de Dieu » d’Igor et Grichka Bogdanov 

La science est en général mal à l’aise face au concept d’un Dieu créateur. Pourtant, les progrès fulgurants réalisés dans le domaine de la cosmologie au cours du siècle dernier ont conduit les plus grands esprits à soupçonner qu’une « pensée organisatrice » pourrait présider à l’agencement des lois de l’univers. Plusieurs ont cru découvrir, dans les vertigineuses représentations du cosmos captées successivement par les sondes spatiales COBE, WMAP et PLANK le « visage de Dieu » (3) – Einstein lui-même espérait qu’au terme des découvertes qui conduiraient à l’élaboration d’une théorie unifiant la relativité générale et la gravitation, il connaitrait la « pensée de Dieu » 

Si la prudence scientifique conduit nombre de savants à se tenir à distance des convictions religieuses, de nombreux physiciens, impressionnés par la précision extrême des lois qui régissent le développement de l’univers, sont hantés par l’hypothèse d’une organisation intentionnelle de ces lois. La formation d’une étoile, la naissance des milliards d’étoiles qui se meuvent dans les galaxies depuis le Big Bang, dépendent de réglages si précis qu’un écart d’un milliardième de degré de l’un des paramètres en cause, en plus ou en moins, aurait rendu impossible l’existence de l’univers. L’apparition de la vie sur notre planète dépendait d’invraisemblables cascades de conditions, qui se sont succédées comme si elles obéissaient à une programmation rigoureuse ! Depuis l’explosion initiale, l’inflation de l’univers s’est accomplie par étapes, l’organisation de la matière menant au vivant avant d’aboutir au miracle de la conscience. Celle-ci serait-elle une sorte de réflexion cosmique, un miroir dans lequel l’univers tendrait à se comprendre lui-même ? Une telle pensée tendrait à valider l’hypothèse que notre cerveau et son fonctionnement, dans l’histoire de l’univers, sont les derniers avatars engendrés par une « ligne intentionnelle » ! Sous cet éclairage, l’existence d’une réserve d’archétypes extérieure aux individus et constituées au long des expériences de l’espèce n’est plus la seule hypothèse envisageable ! 

Les avancées considérables de la physique dans les dernières décennies du vingtième siècle bouleversent tous les repères sur lesquels les philosophes, les théologiens, les théoriciens du vivant avaient, depuis plusieurs millénaires, appuyé leurs raisonnements. Au début de ce siècle, la théorie de la relativité avait ébranlé les bases référentielles de leurs réflexions. Mais comment orienter sa pensée quand, en quelque cinquante ans, tous les cadres se fissurent ou disparaissent ? 

Le rayonnement fossile qui inonde notre environnement de sa lumière devenue invisible, refroidie, est en fait une pluie intarissable de photons. Ceux-là, émis dans la fournaise (plusieurs millions de degrés) des premiers temps du Big Bang se refroidirent progressivement dans le cosmos jusqu’à une température proche du zéro absolu (moins 270°) – A l’instant où vous lisez ces lignes, des légions de ces messagers venus témoigner de la naissance de l’univers, emplissent le verre que vous venez de vider, les tiroirs de 

votre bureau et toute la pièce dans laquelle vous avez installé votre fauteuil ! Pour revenir un instant sur le fonctionnement du téléviseur que j’évoquais plus haut, lorsque nous avons branché l’appareil sur une source électrique, la « neige » qui apparaissait sur l’écran était en partie produite par des photons qui se promènent autour de nous, dans tous les sens. Or, un sur cent de ces photons est un messager né il y a plus de treize milliards d’années ! L’écran révèle ces voyageurs au long cours, comme n’importe quel récepteur radio, alors qu’ils restent aussi invisibles à l’œil que les micro-ondes qui réchauffent votre déjeuner ! 

Les premiers, en automne 1948, Ralph Alpher et Georges Gamov publièrent chacun, à quelques jours d’intervalle, un article dans lequel les deux savants faisaient part de leur conviction que l’univers n’était ni stationnaire ni éternel, comme le pensaient la plupart des scientifiques. Fred Hoyle, célèbre astronome anglais, farouchement opposé à l’idée d’un univers en expansion, avait justement créé cette expression « d’univers stationnaire » – le 28 mars 1949, Fred Hoyle, au cours d’une émission de la BBC, se moquant ouvertement de Georges Gamov l’appella soudain : « l’homme du Big Bang » – Une intention sarcastique venait de lui inspirer cette expression. Depuis cette époque, les preuves irréfutables du caractère expansif de l’univers ont convaincu l’ensemble de la communauté scientifique. Loin de l’objectif de son auteur, l’expression « Big Bang » s’est imposée comme l’incontournable désignation de l’explosion originelle. 

Considérer la Vie et la conscience comme deux étapes programmées de l’accomplissement d’un processus « intentionnel » développé par des ondes, n’exonère pas des deux grandes interrogations : Quel but poursuit ce processus et, surtout peut-être, de quelle origine procède-t-il ? Dans l’état actuel des connaissances et des capacités du cerveau humain, nul ne peut prétendre répondre à ces deux questions. Proclamer l’absurdité de la vie est une posture présomptueuse. Chacun peut choisir UN sens à sa vie mais personne ne connait LE sens de la vie. Réunir les concepts inaccessibles au comprendre : l’éternité, l’infini, le sens de la vie sous l’étiquette de Mystère divin est une solution commode mais qui ne saurait satisfaire la curiosité scientifique. 

« Je suis dans le monde mais je ne suis pas du monde » – Ces mots attribués à Jésus conviennent bien à l’orientation que je vais donner maintenant à la réflexion. Le monde dans lequel nous vivons, notre monde quotidien, que nous aimons à regarder comme le monde concret, objectif, est-il le monde réel ? Est-il le seul monde réel ? N’en serait-t-il que la partie visible, sur laquelle nous appliquons les lois de notre rationalité, celles qui nous permettent de comparer, juger, organiser, décider, en bref de bâtir les repères sans lesquels notre mental perd son pouvoir de contrôle, son assurance ? Celles qui nous permettent, aussi, de maitriser nos émotions, de préserver nos sensibilités ? 

La panne de votre ordinateur, le SDF mort de froid sur un trottoir, la marche d’escalier que vous avez négligé de réparer, les notes brillantes de votre fille en classe terminale, l’ami décédé auquel vous n’avez pas su dire à temps les paroles souhaitables, la grève qui vous bloque dans l’aéroport, le doigt que vous avez coincé dans la portière, la lettre troublante que vous avez reçue d’une amie de jeunesse, la graine qui s’est insérée entre deux roches pour produire cet arbre magnifique, l’absence de quelqu’un avec qui partager vos sensations devant un paysage, l’insecte que vous avez évité d’écraser et qui continue son chemin, la nostalgie qui vous envahit à l’écoute d’une mélodie, la révolte que vous inspire telle décision politique, la trahison d’un ami, la gêne de votre médecin vous révélant le caractère inquiétant d’un diagnostic, le divorce de votre sœur, le petit garçon égaré dans la foule et qu’on ramène à ses parents, la tache de sauce sur votre cravate au cours d’un diner mondain, l’oiseau qui chante éperdument sa joie sous le ciel bleu, la dépense inattendue qui déséquilibre votre budget, la gaffe impardonnable dont le souvenir vous met mal à l’aise, la tombe délaissée, le sourire d’une personne inconnue qui vous porte au cœur, autant de situations, parmi des millions d’autres, qui composent la trame du monde macroscopique. Que valent nos jugements, nos sentiments de tristesse, de joie, d’injustice, de colère, de reconnaissance lorsqu’ils s’appliquent aux mailles d’un monde dont la finalité nous demeure inconnue ? 

Ce n’est pas sans réflexion que j’ai choisi le vieux sage pour représenter la famille des archétypes. Il mérite pleinement cet honneur puisque par nature il porte en lui tous les opposés. Il est au-delà du bien et du mal. Bienveillant et redoutable, il autorise et interdit. Il se tient éloigné des discours trompeurs du mental. Il est sans argument, étant par lui- même l’argument suprême. Une analyse bien menée conduit vite au constat que l’imaginaire utilise une grande pluralité d’images mais que celles-là servent en définitive un nombre restreint d’archétypes. Ceux-là pulsent l’essence féminine et le principe masculin, déterminent le mouvement et l’inertie, le figé et la transformation. Presque toutes les images se laissent classer en fonction de ces contraires que le vieux sage porte en lui. Dès lors il apparait comme le médiateur universel, une sorte de clé de voute du vivant ! 

Dans leur livre : « la pensée de Dieu », Igor et Grichka Gordanov retracent les principales étapes des découvertes de la physique au cours des deux derniers siècles. Leurs compétences et leur talent font de cet ouvrage un document passionnant. L’obstination d’un fermier photographe, Wilson Bentley, y est décrite de façon captivante. Cet américain consacra cinquante années de sa vie à chercher un cristal de neige à cinq ou sept branches avant de se rendre à l’évidence : sur des milliards de milliards de cristaux de neige tombés sur la terre, aucun n’a jamais échappé à la règle de cristallisation qui lui impose la forme d’une étoile à six branches. Le corolaire surprenant c’est que jamais deux cristaux de neige n’ont été identiques malgré cette forme imposée. Képler, au XVIIème siècle avait déjà constaté ce phénomène qui lui avait inspiré la conviction d’un « principe de formation » sorte de plan directeur dont l’idée sera reprise plus tard, en particulier par Einstein, sous l’appellation « d’harmonie préétablie ». Est-il nécessaire de rappeler que les plantes obéissent à des lois aussi curieuses que celles qui s’imposent aux flocons de neige ? Selon la variété botanique à laquelle elle appartient, une fleur peut, en fonction d’une règle mathématique, comporter 1, 2, 3, 5, 8, 13, 21, 34, 65 pétales mais pas un nombre différent. (à l’exception des fleurs « crucifères » comme la giroflée et le colza, qui présentent quatre pétales). Léonardo Fibonacci, brillant mathématicien du 12 ème siècle a donné son nom à cette liste, appelée « suite de Fibonacci ». Des manuscrits rédigés en sanscrit, témoignent du fait que cette série de nombres était connue depuis plusieurs millénaires . 

Le « principe de formation » de Képler, l’ « harmonie préétablie », notion qui se consolidera au gré de la pensée de chacun des mathématiciens passés par la prestigieuse école allemande de Göttigen, expriment la conviction qu’une programmation intentionnelle préside à l’ordre de l’univers. De ce point de vue, est-il si important de supposer l’existence d’un Créateur de nature divine ou d’adopter l’idée d’une matrice mathématique antérieure à toute manifestation ? Chacune de ces options n’évite pas de buter sur l’interrogation suprême : qui à créé le Créateur ou la matrice mathématique ? 

Restons au niveau des découvertes que la science nous révèle en ce début du troisième millénaire. Elle nous confirme qu’à l’échelle subatomique la matière n’existe pas. Plus exactement, elle nous a appris que chaque particule n’est que l’apparence prise par une onde et que, par conséquence, l’objet macroscopique le plus solide n’est que la manifestation trompeuse d’une danse universelle. Agitation effrénée, dans laquelle l’univers est emporté, tant au niveau cosmologique qu’à celui de l’infiniment petit. Les mouvements de la danse universelle se déploient à des vitesses vertigineuses, inaccessibles à l’imagination. Pourtant, un réglage d’une précision extrême, combinant les forces gravitationnelles et électromagnétiques, maintient l’électron lancé dans sa valse autour du noyau atomique et l’étoile emportée dans le mouvement d’expansion du cosmos, sur la trajectoire obligée de leur destin ! 

Le monde macroscopique, le monde de la vie quotidienne que notre mental avide de repères s’empresse de décréter « réel », est le produit de milliards de champs de forces dont la complexité et la subtilité nous échappent. Notre moi-marionnette se déplace sur cette grande scène, refusant de voir qu’il s’agit d’un décor, sans même se douter que des ondes lui inspirent une part de ses propres actes ! Nous avons vu que des photons qui continuent de venir vers nous ont traversé le cosmos pendant plus de treize milliards d’années. Compte-tenu de leur vitesse de déplacement (près de 300.000 kms par seconde !) ils n’ont pas vieilli pendant ce long parcours. Il n’est pas déraisonnable de supposer que d’autres ondes, nées dans la fournaise du Big Bang, puissent jouer un rôle majeur dans les processus de développement de la nature telle que nous l’observons. Pourquoi, dans ce cas ne pourraient-elles pas exercer sur nos comportements humains, une action d’orientation ou de correction ? On aperçoit ici le début d’une hypothèse qui conduirait à définir l’inconscient collectif, non comme résultant des expériences successives de l’espèce, voir des espèces, mais comme l’expression d’une force directive née avec l’univers et veillant au développement de celui-ci. L’hypothèse se heurtera sans doute à la multiplicité des formes de la création. Telle branche de coléoptères ne s’est-elle pas ramifiée en centaines de milliers de variétés ? La flore n’est-elle pas riche au point de défier l’idée qu’elle soit l’aboutissement d’un plan initial ? Les créationnistes et les darwiniens se disputent encore sur leurs convictions respectives. Faudrait-il, devant les infinies potentialités du cerveau humain, se ranger à l’avis des prestigieux physiciens qui renoncent à lui appliquer leur savantes équations ? Difficile en effet d’admettre que des lois mathématiques suffisent à rendre compte des milliards d’avatars que sont les formes de vie. Mais n’est-il pas aussi audacieux de s’en remettre à l’idée qu’un Créateur puisse orchestrer cette vertigineuse symphonie, comme des milliards d’hommes l’ont pensé et le pensent encore ? 

Lorsqu’on étudie les lois de la physique, on en découvre un grand nombre, compliquées et détaillées: lois de la gravitation, de l’électricité et du magnétisme, des interactions nucléaires etc… mais à travers la variété de ces lois particulières, règnent de grands principes généraux auxquels toutes les lois paraissent obéir : ce sont, par exemple, les principes de conservation, certaines qualités de symétrie, la forme générale des principes de la mécanique quantique. Malheureusement ou heureusement, toutes ces lois sont mathématiques. 

Richard Feynman 

Prix Nobel de physique 1965 

(La nature de la physique) 

Une inépuisable pluralité d’images est à la disposition de notre imaginaire. Cependant, une analyse menée sur une base de données comportant plusieurs centaines de milliers d’observations montre qu’un répertoire de 2500 images suffit à l’expression courante des représentations dans le rêve éveillé. Si l’on se tient aux symboles dont la fréquence est au moins d’une apparition pour cent rêves, le nombre se réduit à 500. Les 40 symboles qui interviennent le plus fréquemment concernent tous des éléments disponibles au regard depuis l’origine du vivant. L’arbre, le ciel, l’eau, les couleurs, le feu, sont parmi les premières de ces images. Revenons à l’hypothèse où la fournaise du Big bang (plusieurs milliards de degrés) aurait engendré des ondes porteuses des fondements mathématiques de l’organisation progressive de la matière, pour conduire celle-ci jusqu’à la vie et la conscience. Sur quels éléments de base pourrait reposer un programme aussi colossal ? En fait, sur peu de choses. La clé des mondes pourrait porter un seul nom : la dualité ! La science nous prouve que les milliards de galaxies lancées dans le cosmos sont nées de l’explosion d’une infime poussière dont la densité était incommensurable. Pourquoi refuser l’idée que tout ce qui existe dépende de l’éclatement de l’unité dans la pluralité des contraires ? Ainsi le vieux sage serait vraiment le premier des archétypes, le seul à représenter à la fois tous les opposés. En cela, il est guide sur le chemin du soi, c’est à dire du processus d’individuation décrit par Jung. Après lui, tous les autres symboles se font exposants de l’un des termes d’une dualité. Ainsi, la lune, la biche, l’eau, la mère, la couleur argentée sont des représentations de l’archétype anima, de l’essence féminine. Le soleil, le cerf, le feu, le père, l’or, expriment l’archétype animus, le principe masculin. D’autres archétypes majeurs, comme l’inertie et le mouvement, les lignes droites et les courbes, l’expansion et la contraction participent au petit nombre d’intervenants à partir desquels l’univers est en mesure de s’organiser. Ne confondons pas l’archétype, pure intention originelle, composante dynamique de l’inconscient collectif, avec les multiples images nécessaires à sa représentation. 

Ne craignons plus d’écouter ce flux d’ondes engendré trois cent quatre vingt mille ans après le Big Bang avec mission de conduire les affaires de l’univers : « Chargé d’une énergie considérable, j’ai créé des étoiles par milliards, j’ai ordonné le mouvement d’expansion des galaxies, organisé la naissance de la matière, en particulier du carbone. J’ai appliqué sur la terre les règles indispensables à l’apparition de la vie. J’ai suivi le développement de celle-ci jusqu’à l’homme auquel j’ai permis la conscience. Vous pensez que toutes ces tâches, accomplies en un peu plus de treize milliards d’années m’ont épuisé ? Il n’en est rien ! La théorie de la relativité vous oblige à reconnaitre que je n’ai pas vieilli d’une seconde. Flux inépuisable, je répand partout mes ondes pour animer l’éclosion d’une rose comme pour orienter vos actions. Justement, vous là-bas, Monsieur, qui tant craignez de laisser paraitre votre sensibilité, il me semble que vous confondez la reconnaissance de votre essence féminine et le risque de fragilité. Savez-vous que je suis l’inconscient collectif, capable de vous permettre de réaliser un juste équilibre entre votre anima et votre animus ? Votre âme n’est pas morte, Monsieur, mais profondément endormie comme l’était la Belle au bois dormant. 

Allongez-vous, Monsieur, fermez les yeux et laissez-vous conduire par les images… nous y sommes ? Je vous laisse l’illusion de la parole… » : 

« je suis entré dans la maison… elle me rappelle celle où j’ai passé mon enfance… j’explore chaque pièce, sans retrouver des choses connues… je suis arrivé devant une porte sur laquelle il y a l’inscription « interdit » là, je sais, c’est la porte qui ouvrait sur le 

jardin… un souvenir me vient… dans ce jardin, je jouais avec une cousine un peu plus âgée… elle m’avait habillé en fille, pour s’amuser… elle m’avait fait une sorte de robe avec un vieux rideau safran… nous étions à cueillir des fleurs quand mon père est rentré du travail… oh ! Son regard ! Tout le mépris dont il était capable était concentré dans ses yeux… si j’avais pu disparaitre ! J’ai ressenti une honte ! Là, je suis revenu dans la maison… sur une table, il y a une très grande boite avec un ruban de couleur safran… je tire le ruban pour ouvrir la boite… à l’intérieur, il y a un sarcophage égyptien, avec toutes les couches de cercueils encastrés les uns dans les autres et… une momie… la momie est très abîmée, quand on enfonce le doigt, on arrive facilement à crever toutes les bandelettes qui l’enveloppent… elles sont pratiquement pourries… j’ai arraché toutes les bandelettes pour faire apparaitre la momie… aussitôt elle s’est relevée : c’est une femme très belle, elle a les cheveux très longs, très noirs… elle regarde la pièce avec un air étonné.. Je suis surpris aussi de l’avoir vue se relever… elle est vêtue d’un chemisier brun et d’une robe dans les jaunes safran… elle a le type oriental, elle me sourit… moi, d’ordinaire si timide, je l’invite à danser… nous dansons, nous chantons autour de son sarcophage… c’est une résurrection… des musiciens sont apparus et on chante et on danse… on a l’impression de ne plus faire qu’un… 

Je me réveille… j’ouvre les volets… j’ai beaucoup dormi… il s’est passé quelque chose… je descends, je retrouve ma famille, j’embrasse tout le monde, hommes, femmes, enfants, je les serre dans mes bras et je leur souhaite une belle journée.. C’est le plus beau réveil que j’ai eu depuis longtemps… je pense que la journée va être splendide… je m’arrête là, mon bonheur est immense ! » 

Auteur, je reprends le clavier pour tenter d’éclairer ce qui vient de se passer entre la Source d’énergies collectives et le rêveur qui vient de réduire ses défenses mentales pour s’y abreuver. Il ne s’agit pas d’une fiction mais d’un extrait du huitième scénario de Joël, patient de cinquante trois ans. Soudain exonéré des défenses que lui imposait le refoulement, l’inconscient personnel s’est mis en éveil. Il se manifeste par l’émission d’ondes porteuses du souvenir humiliant, en grande partie responsable du blocage concernant le développement de l’anima du jeune garçon. Cette réhabilitation de l’essence féminine n’aurait pas eu lieu sans l’impulsion de l’archétype anima, qui a choisi d’apparaitre sous la forme de la momie. Un torrent d’ondes chargées de l’archétype anima, a jailli de l’inconscient collectif, à la rencontre de celles émises par l’inconscient personnel. La pureté d’intention de l’archétype, manifestée par l’éveil de la momie-anima, s’est alourdie, dans le rêve, de tout ce qui pouvait désigner l’épisode dévastateur : le regard méprisant du père, la couleur safran qui s’impose trois fois, la porte « interdite » du jardin et différents détails présents dans les autres parties du scénario. 

Cette présentation des faits, très schématique, est cependant l’exact reflet de la réalité. La complexité de celle-là réclamerait une approche plus approfondie, sur la base de lois quantiques dont ma compétence est insuffisante à rendre compte. Le rappel de quelques notions de physique permettra cependant une compréhension plus satisfaisante de mon propos. Certaines propriétés du fonctionnement ondulatoire sont bien connues. L’une d’elles concerne la rencontre entre deux ondes. L’amplitude d’une onde est la distance entre la crête et le creux que dessine le mouvement vibratoire. Lorsque deux ondes se portent à la rencontre l’une de l’autre, si les crêtes et les creux coïncident, il en résulte une onde renforcée. Si, au contraire, les creux de l’une coïncident avec les crêtes de l’autre, les deux ondes s’annulent. On parle, dans le premier cas d’interférence constructive, dans le 

second d’interférence destructive. Dans le rêve de Joël, c’est par centaines de milliers que les ondes émises par l’inconscient personnel et par la Source collective se sont croisées, heurtées, renforcées, détruites, pour finalement composer un scénario accessible à la lecture. La finalité de l’exercice n’est pas de nous fournir un compte-rendu de l’activité psychique en cours, utile certes à la compréhension, mais la mise en œuvre de cette activité réparatrice. La précision est importante dans la mesure où le traducteur du rêve, face à chaque symbole, est légitimement tenté par l’interrogation : « qu’est-ce que cela veut dire ?» alors que la question essentielle est « qu’est-ce que cela fait ? » ! 

Je dois rappeler ici que nous sommes en présence de phénomènes quantiques c’est-à-dire relevant des probabilités. Personne n’est en mesure de définir le chemin parcouru par une onde/particule, qu’elle émane de l’inconscient collectif tel que je l’ai présenté, ou de l’inconscient personnel. Les énergies libérées dans l’état de relaxation mettent en action une dynamique de l’imaginaire. Un nombre fabuleux d’ondes s’acheminent, dans chaque sens, se croisent sans se rencontrer, se rencontrent en se renforçant ou en s’annulant, sans qu’aucun instrument de mesure permette de suivre leurs trajectoires. À ce stade, et en toute humilité, je suis tenté d’évoquer la vision de Richard Feymann qui concevait qu’une particule, se déplaçant d’un point à un autre fait l’expérience de tous les chemins possibles avant de choisir celui par lequel elle passera ! Ce que Richard Feymann appelle « la somme des chemins » est le seul calcul qui autorise à prédire une probabilité de résultat. La proposition défie notre logique intellectuelle mais elle est cautionnée, entre autres physiciens, par Stephen Hawking en personne! Il est clair que je me suis témérairement engagé au delà d’un seuil à partir duquel les physiciens se sentent en difficulté pour appliquer les armes que leur fournit actuellement la science. Je le fais sans trop d’hésitation, persuadé que dans des temps prochains, du modeste chemin que je viens de tracer, d’autres sauront faire une voie reconnue, ouverte à tous. 

(1) Le rêve éveillé libre – Editions Albin Michel ou Dervy (poche) 

(2) Gérald M. Edelman « Biologie de la conscience » Ed. Odile Jacob 1992. 

Grichka et Igor Borgdanov : « le visage de Dieu » Ed. Grasset 

– Georges ROMEY – 20 juin 2013 – Essai – texte déposé – 

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