Chacun se doit à son destin, fut-il de rêve !

Extrait d’un article de Georges Romey – paru dans Spasmagazine.
Quand on résiste au destin, il nous traîne, quand on lui cède, il nous porte ! (Pascal Jardin)

J’avais vingt-deux ans, un désir naturel mais vague de conquérir une place dans le monde, des potentialités peut-être mais un bagage scolaire mal adapté à de grandes ambitions ! Cependant, avoir vingt-deux ans en 1951, dans un après-guerre où tout était à reconstruire et à imaginer, autorisait bien des espérances. Époque heureuse où la réussite dépendait des aptitudes et de la volonté d’engagement de chaque personne. Recruté dans l’un des plus puissants groupes industriels mondiaux mais au plus petit niveau de fonction possible, déjà en charge de famille, en proie à des accès d’angoisse dont je ne soupçonnais pas l’origine, je glissais inexorablement vers un enfer dont les flammes se nourrissent de cet inépuisable carburant qu’est « le regard des autres » ! J’ai écrit de celui-là qu’il est le plus cruel des tyrans. Il faut avoir souffert sous sa contrainte pour connaître à quel degré de désespérance peut conduire le malaise psychologique.

En fait, j’étais aussi mal dans ma peau que le sont beaucoup des patients qui se présentent aujourd’hui à ma consultation ! Jusqu’à quels abîmes de souffrance serais-je descendu, livré à mes seules ressources ? Impossible de le savoir. Mais le ciel veillait. J’étais mal, je cherchais une voie salvatrice, une main se tendit. Je la saisis avec l’énergie farouche de la personne sur le point de se noyer et à laquelle on lance une bouée. L’envoyé du destin s’appelait Roger Lenoble. Consultant en recrutement, graphologue, il était aussi l’un des rares praticiens utilisant la méthode du Rêve éveillé dirigé, telle que Robert Desoille l’avait élaborée. J’ignorais tout de cette démarche mais, du fond de mon malaise, j’eus l’intuition que je devais accorder ma confiance à celui qui me proposait de faire quelques séances sous sa conduite.

J’ignorais alors qu’à travers elles, au-delà de la renaissance psychique que j’allais connaître, une voie s’ouvrirait dont ma vie entière ne suffirait pas à cueillir toutes les richesses ! D’une dizaine de séances sortit un être neuf, libéré des angoisses auxquelles l’avait soumis le piège oedipien. Enthousiasmé par la puissance réparatrice des images, je sentis aussitôt naître une double vocation : celle de me placer aussi, le temps venu, dans la relation d’aide et celle de mener à bien une recherche systématique sur la valeur des symboles.

S.Freud, C.G.Jung et quelques autres avaient apporté le résultat de leurs investigations dans l’univers des symboles. Cette moisson était si prodigieuse qu’il paraissait impossible de la dépasser. Cependant les interprétations symboliques étaient dispersées dans de nombreux ouvrages et aucune œuvre de synthèse ne se proposait alors de faciliter l’initiation du néophyte. Je ressentis si fortement ce manque qu’il me parut évident d’inscrire cette tâche parmi mes projets de vie ! Avant qu’il me soit donné de la réaliser, beaucoup plus tard, sous la forme du Dictionnaire de la symbolique, d’autres auraient répondu à leur manière, excellente, à cette même intention.

Robert Desoille n’était ni médecin ni psychologue au sens universitaire du terme. Ingénieur, il s’intéressait à des recherches auxquelles un militaire, le lieutenant-colonel Castlan, se livrait sur le fonctionnement de l’imaginaire. Ce dernier demandait à des personnes ayant absorbé des substances hallucinogènes de s’allonger et d’exprimer toutes les images qui leur apparaissaient et les sensations qui les accompagnaient. C’était en 1923. Robert Desoille, intrigué par la richesse des scénarios qui se manifestaient dans ces conditions, se posa la question de savoir si des résultats équivalents pourraient être obtenus en l’absence de psychotropes. Les expériences auxquelles il se livra lui apportèrent une réponse affirmative. Très rapidement, le chercheur s’aperçut que toutes les personnes placées dans la situation de relaxation allongée semblaient destinées à rencontrer tôt ou tard des images similaires, notamment les grands archétypes décrits par C.G.Jung. L’idée lui vînt alors, dans un souci d’efficacité, de proposer, au début de chaque séance de « rêve » l’une de ces images, choisie par lui suivant le thème qu’il souhaitait explorer. D’autres observations le poussèrent à proposer, au cours du rêve, des images de montée ou de descente dont il avait compris qu’elles conduisaient le cheminement de l’imaginaire vers des développement différents. C’est ainsi qu’il élabora sa méthode de psychothérapie par le rêve éveillé. Très logiquement, il appela cette méthode, fortement marquée par la directivité, « rêve éveillé dirigé »!

Il m’est toujours désagréable d’exprimer mon désaccord sur cette forme de pratique, compte-tenu de la reconnaissance que je lui dois, ainsi qu’à son auteur et tant son apport fut déterminant de mon parcours de vie ! Aussi dois-je exposer la raison pour laquelle je fus conduit à renoncer à toute directivité, puis à découvrir de ce fait quelques unes des lois qui régissent le fonctionnement de l’imaginaire et qui font du « rêve éveillé libre » l’une des voies thérapeutiques les plus efficaces.

Une vingtaine d’années s’étaient écoulées depuis ma cure de rêve éveillé dirigé quand je me sentis prêt à me placer aussi dans la situation du thérapeute. Un engagement professionnel intense m’avait permis d’atteindre, dans le groupe industriel de mes débuts sans gloire, un niveau de responsabilités et d’indépendance qui allait favoriser l’épanouissement d’une vocation à laquelle je m’étais, parallèlement, longuement préparé. Le 30 mars 1980, une journée de recrutement de cadres s’achevait. Le huitième et dernier candidat de la session avait vingt-huit ans. De formation prestigieuse, visiblement doté d’un important potentiel intellectuel, il était cependant sur le point de perdre son emploi, de fortes inhibitions s’opposant au déploiement de ses capacités. Devant cet homme désemparé, en proie à des souffrances psychologiques que je percevais d’autant mieux qu’elles entraient en résonance avec mes tourments d’autrefois, je sentis se romprent les dernières réticences à m’engager dans la relation d’aide. Adrien, comme je l’ai nommé dans « Rêver pour renaître », serait mon premier patient ! Il accepta d’emblée l’offre que je lui faisais, ignorant que nous allions ensemble faire œuvre de pionniers ! Lui faire savoir qu’il serait le premier aurait pu affaiblir les chances de réussite en diminuant sa confiance.

Il me faut ici revenir sur le second volet de ma vocation, auquel je n’avais jamais renoncé et qui me commandait de mener une recherche systématique concernant la valeur des symboles à partir des matériaux que j’allais accumuler à l’écoute de mes patientes et de mes patients. Je savais, pour avoir réalisé des expériences suffisantes, que toute suggestion d’image faite par le thérapeute en début ou en cours de rêve, activait un processus d’associations pour une large part automatiques et qui de ce fait, ne sont plus expressives de la problématique du sujet. Cela ne pouvait convenir pour les besoins d’une recherche menée suivant les règles de l’analyse scientifique et me condamnait à pratiquer un rêve totalement protégé de toute intervention.

C’est ainsi que j’entrepris de suivre la cure d’Adrien, en me proposant, bien entendu, d’être très attentif aux résultats thérapeutiques. Si ceux-là se révélaient insuffisants dans ces conditions, il me faudrait revenir à la directivité, même s’il me fallait pour cela renoncer à la recherche. La surprise, heureuse, fut de constater, que la non-directivité ne nuisait pas à la progression des résultats mais que ceux-là s’en trouvaient nettement améliorés ! Au cours de ces débuts mal assurés, quelque peu angoissé quand le fil du rêve ne suivait pas celui de mes projections, il m’arriva de céder à l’impulsion qui me commandait une intervention.

Lorsque j’écoute aujourd’hui des cassettes témoignant de ces faiblesses de débutant, je suis saisi de confusion. Force est d’admettre que toute suggestion du thérapeute en cours de rêve, au minimum dérange un processus qui ne demandait qu’à s’accomplir spontanément et, au pire, rompt définitivement ce processus.

Le hasard (ce nom de guerre de la Providence !) ne m’avait pas incité sans raison à choisir Adrien pour premier patient. La puissance intellectuelle de ce jeune homme s’était comportée jusqu’alors comme sa plus grande ennemie. Elle absorbait une part considérable de son énergie à s’opposer à l’émergence de sa sensibilité, pourtant d’une rare qualité ! Celle-ci trouva dans le rêve éveillé libre la porte par laquelle elle pouvait se manifester. Elle le fit à sa mesure, magnifiquement ! Adrien laissait librement cours à son imaginaire et me donnait, grâce à sa capacité conceptuelle, les informations qui permettaient une traduction assurée des symboles. Les progrès furent rapides et impressionnants. Dès lors, je consacrai une part importante de mon temps à l’accompagnement de nombreux patientes et patients. Les observations furent d’une telle richesse que j’éprouvai le besoin d’écrire un premier livre dans lequel je souhaitais les consigner. Ce fut « Rêver pour renaître » !.. Vingt-cinq ans et quelque 12000 scénarios plus tard, je ne changerais pas une ligne de ce livre.

Depuis, plus de deux cent thérapeutes ont suivi la formation dans le cadre de l’ADREL, (association pour la diffusion du Rêve éveillé libre) et 120 d’entre eux environ sont, à temps plein, praticiens de cette méthode, en France surtout mais aussi en Suisse, en Belgique et en Espagne.

Neuf ans d’un travail quotidien de recherche et de rédaction sur le sens des symboles ont abouti à la parution des quatre tomes du « Dictionnaire de la symbolique » qui reparaît dès ce mois de septembre 2005 en un seul volume de 1500 pages, sous le titre « Encyclopédie de la symbolique des rêves » . On y trouvera les interprétations auxquelles se prêtent les 500 images que la dynamique de l’imaginaire met en scène le plus fréquemment. Les symboles, ces agents secrets de la psychologie ont tant de choses à nous dire ! Ce sera le sujet d’un prochain article, s’il est de mon destin de l’écrire.